Jusque-là, on ne s’était limité qu’aux artifices et aux allusions. Mais, c’est un raisonnement logique. S’il existe des bras séculiers, il y a forcément des commanditaires. Cette fois, la justice française a voulu frapper fort. Outrepassant les habitudes conventionnelles instituées par les Accords de coopération judiciaire entre les deux pays, la France et la Côte d’Ivoire, le juge Patrick Ramaël, a convoqué directement, deux personnalités ivoiriennes dont les noms ont été cités de façon allusive dans ce dossier de l’ affaire « Guy André Kieffer ». Le magistrat français qui a créé une véritable onde de choc par sa démarche, il est vrai surprenante, mais légale, n’en a pas moins jeté un lourd pavé sur la vitrine presque décrassée des relations franco-ivoiriennes, qui frémissaient, ces derniers mois, vers la normalisation.
Le chef de l’Etat ivoirien s’est donc réveillé ce 8 juillet 2008, avec au seuil de sa porte, le feu : Simone Gbgabo et Bohoun Bouabré devant la justice, ce serait tout un système qui s’écroulerait. Aussitôt, Gbagbo a pris la mesure du danger et l’urgence de la riposte qui s’imposait à lui. A défaut de contraindre le magistrat français à renoncer à sa procédure, il faut, à tout le moins, dérouter l’opinion. Le Procureur de la République entre alors en action. Le Palais d’Abidjan devrait reprendre la main au plus vite. Un tour de magie et c’est trouvé : « Guy-André Kieffer était prêt à révéler un réseau de blanchiment d’argent, dont son cabinet d’expertise servait de courroie de transferts de fonds, lorsqu’il a disparu. Cette piste est la bonne », a assuré le procureur Tchimou Raymond Féhou. Ainsi donc, le magistrat ivoirien avait une idée claire de l’enquête le conduisant vers des citoyens français, mais il préférait se taire, laissant la cacophonie s’installer. La disparition du journaliste-consultant est une affaire trop sérieuse pour être l’objet de ces tours de passe magiques dont le régime d’Abidjan est si coutumier. Et dont l’objectif est de sacrifier la vérité sur l’autel des calculs politiques.
La tactique adoptée aujourd’hui par le camp présidentiel dont le Procureur se présente comme l’avocat, avait jusque-là, montré ses limites. Gbagbo a, tour à tour, tenté d’ignorer puis de banaliser cette tragédie qui déteint sur son régime. Invité à s’exprimer sur le fait qu’un certain nombre de témoignages impliquent des membres de son entourage, il avait haussé les épaules : « Cette affaire, je m’en désintéresse maintenant parce que, au début, je croyais que c’était une affaire sérieuse. Mais, j’ai vu que ça tournait à la pantalonnade (…) Que ceux qui jouent à ce jeu là continuent. Et quand ils vont se heurter contre un mur, ils se rendront compte que c’est du temps perdu ». Du temps perdu ? Pour Gbagbo peut être. Mais, certainement pas pour Patrick Ramaël, ce magistrat qui a franchi le Rubicon, par cette convocation de la première Dame et du ministre du Plan dont les statuts ne veulent absolument pas dire qu’ils peuvent se soustraire à la Justice. Un acte de détermination.
Ce juge, on s’en souvient d’ailleurs, n’avait pas hésité à délivrer des mandats d’arrêts internationaux à l’encontre de puissants généraux marocains, dans l’affaire Ben Barka, quitte à provoquer des frictions entre la France et le royaume chérifien. Renommé pour son acharnement et son impertinence sur les dossiers qu’il a à instruire, le juge Ramaël a longtemps buté sur la diplomatie française plus encline à marquer sa rupture d’avec l’avant mai 2007 qu’à réveiller les vieux démons. Cependant, la récente visite du patron du Quai d’Orsay à Abidjan, a quelque peu relancé le dossier. Bernard Kouchner avait, le 15 juin, estimé qu’il n’est pas question que le rapprochement diplomatique franco-ivoirien altère « la recherche de la vérité » dans l’affaire Kieffer, avouant avoir demandé à Gbagbo que le juge français puisse rencontrer les personnes qu’il souhaite « et que l’enquête et la commission rogatoire se poursuivent ».
Etait-ce là l’agrément attendu par le magistrat ? Pas nécessairement. Mais c’est certainement un catalyseur. Ramaël ne prend pas ses instructions à l’Elysée. Quoi qu’il en soit, le vin est tiré. En plus de voir cette sorte d’épée de Damoclès planer sur la tête de son épouse, exposée à une plausible inculpation, Gbagbo pleure aujourd’hui, l’effondrement des efforts qu’il a faits pour se rapprocher de Sarkozy et de son régime. Récemment, il a promis un dédommagement à hauteur de 32 milliards de Fcfa aux entreprises françaises détruites lors de l’opération Dignité, en 2004. Il a demandé la réhabilitation du lycée français Blaise Pascal à hauteur de 3 milliards de Fcfa. Après, suivra celle du collège Jean Mermoz.
L’affaire « Kieffer » loin d’être un banal fait de société duquel pourrait se détourner un régime, se révèle comme un profond malaise entre deux justices qui regardent vers des horizons croisés. Mais, surtout, une crise qui grippe la machine des relations entre Abidjan et Paris. Comme le dirait le langage usuel abidjanais, le juge Ramaël a versé du sable dans l’attiéké de Gbagbo
PAR CHARLES SANGA