Jeudi 28 Aout 2008
   Editorial    Publié le: 22/06/2008
“Si tu as choisi voleur, … ”
Coup de tonnerre à Abidjan. L’ouverture de l’enquête sur la gestion de la filière café cacao, ayant abouti à l’inculpation, à ce jour, d’une dizaine de barons proches du chef de l’Etat, a provoqué dans l’opinion publique, une véritable onde de choc.

Tapé Do Lucien, président de la Bourse du café et du cacao (BCC) et Angeline Kili, patron du Fonds de régulation et de contrôle du café cacao (FRC) sont passés des salons douillets de leurs manoirs cossus aux odeurs exténuantes des couloirs de la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan. Un acte fort pour la construction d’un Etat de droit, dont les avancées butent sur la morgue des forces obscurantistes. La justice ivoirienne a-t-elle pris la nette mesure de ses responsabilités dans l’évolution de notre société ? La réponse aurait été affirmative, si à l’origine de cette opération judiciaire en cours, se trouvait la Justice, au sens constitutionnel du terme.
Las ! La déferlante juridico-médiatique à laquelle les Ivoiriens assistent depuis une semaine, n’est que la résultante d’enjeux politiques. Le Procureur Tchimou Raymond aura beau secouer le temple de Thémis en le soumettant ces derniers jours au défilé quotidien de certains poids lourds de la scène économique nationale, rien n’y fait. Personne ne semble être dupe.
Pourquoi du reste aurait-on affiché une quelconque naïveté devant l’évidence, quand Laurent Gbagbo lui-même, qui avait prétendu ne rien savoir des accusations de mauvaises gestions dans la filière café-cacao et qui avait fini par soutenir qu’il s’agissait d’une affaire entre paysans, se remet brusquement de cet état d’esprit et ordonne au Procureur de la république d’enquêter sur les allégations de corruption dans cette même filière ? Comment s’étonner, dès lors, d’une main politique derrière cette opération ? Qui ne sait qu’en la matière, rien ne se fait au hasard, rien ne s’entreprend sans calculs subtils ? La main de Gbagbo, par trop visible et suffisamment amovible pour être angélique, est donc forcément à l’étrier. Il n’y a donc qu’à garder grands les yeux ouverts, et la suite des événements nous situera, sous peu, sur les mobiles politiques de cette opération.
Gageons, pour l’instant que, si le chef de l’Etat retourne le couteau dans sa propre plaie, ce n’est pas pour s’arrêter là. Il vise autre chose. Le bouleversement dans la filière café-cacao, on le sait est l’affaire du chef de l’Etat qui en a entièrement hérité, depuis la dissolution de l’ex-Caisse de stabilisation des prix, la CAISTAB. La politique des prix, la mise en place des structures dirigeantes et, surtout, le choix des hommes, sont le fait de Gbagbo. Aujourd’hui, ce qui se passe n’est rien d’autre que l’expression tourmentée d’une séries de forfaitures qui ont tué la filière café-cacao. Bien plus, le mélodrame que nous vivons en ce moment trahit la faillite d’un système. On se le rappelle, la réforme, sinon la refondation, de l’environnement économique de ce binôme qui constitue les deux mamelles de l’économie ivoirienne, était le repère principal du programme du gouvernement du candidat Laurent Gbagbo en 2000 puis du Président de la République qu’il est devenu en 2001. Huit années après, ce bréviaire politique ne saurait être jeté aussi facilement aux orties sur l’autel de nouvelles ambitions. Laurent Gbagbo ne peut donc pas s’appuyer sur l’assainissement de ce secteur outrageusement putréfié par des hommes de son sérail, pour se présenter comme un homme nouveau. Encore moins, à quelques mois des élections générales. Les Ivoiriens, aucun Ivoirien, ne devraient se laisser ainsi abuser. Ce remue-ménage dans la filière café-cacao est la preuve que la Réfondation est un échec retentissant. D’ailleurs, que quelques seconds couteaux soient ainsi jetés en pâture signifie-t-il que la problématique de la corruption est résolue ? Bien sûr que non ! Du coup, on a bien envie de se rappeler ce refrain d’un groupe de zougluomen bien connu chez nous : « si tu as choisi voleur, c’est toi on va appeler voleur », chantaient-ils bien à propos dans une récente sortie musicale. Paraphrasé, cela revient à dire : « Gbagbo a chargé les structures dirigeantes de la filière de ses camarades, parents et amis. Ceux-ci, loin de refléter les critères du mérite, se sont plutôt sentis protégés par le parapluie du « très haut placé qui nomme ». En d’autres termes, c’est lui le premier responsable de la décrépitude. Son système va-t-il être sanctionné ? Espérons-le. Car, rappelons-nous février 1992. L’Italie tremble. Ce pays à la traîne des règles de bonne gestion des affaires publiques, se découvre subitement des magistrats courageux, suicidaires à la limite ayant affiché une volonté de lutter contre la corruption à tous les échelons de la société italienne, en particulier contre la Mafia. Ils lancent l’opération « mains propre », qui connaîtra une fortune aussi médiatique qu’efficace. Les résultats n’ont pas tardé. Immédiatement, le Parti Socialiste italien (PSI) et la Droite chrétienne (DC) sont emportés par la vague et disparaissent de l’échiquier. Leçon : plus que conjoncturelle, la corruption était ancrée dans les mœurs du pays, disséminée dans la vie publique. Ce qui est le cas en Côte d’Ivoire
PAR CHARLES SANGA


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