L’actualité politique nationale est incontestablement marquée par l’affaire dite de « l’opération mains propres », engagée dans la filière café-cacao. Depuis trois semaines, un ballet incessant de personnalités du monde paysan et politique se déroule aux portes de la tristement célèbre Maison d’arrêt et de Correction d’Abidjan (MACA). Une action politico- judiciaire aux profonds relents électoralistes, a conduit, à ce jour, une vingtaine de personnalités parmi les plus influentes de la filière à la prison civile. Ce lundi 30 juin, le magistrat instructeur du dossier a convoqué pour audition, deux des pontes du régime en place dont le plus grand spécialiste du Front Populaire Ivoirien, en matière de politique agricole, Placide Zoungrana. Cet intellectuel dont les théories ont fortement orienté « gouverner autrement », l’intitulé du Programme de gouvernement de Laurent Gbagbo est, depuis huit années, le PCA de l’Autorité de Régulation du café/cacao, l’institution administrative publique de la filière. Sa convocation est, en soi, un évènement. Ce « spécialiste », il faut le dire, a failli devenir ministre, n’eussent été ses origines burkinabè qui, au moment de l’avènement de la Refondation au pouvoir, constituaient un handicap pour un parti qui venait fraîchement de s’installer avec un nouveau bréviaire entre les mains : l’ivoirité.
Nous assistons sans doute à l’effondrement du symbole le plus vivant de maison bleue de la refondation. Ce sont les dernières convulsions d’une politique approximative mise en place par des « profs », qui ont cru que du maniement de la craie on pouvait tranquillement passer à la gestion d’une économie qui, pendant plus de cinquante ans, s’est adossée sur une agriculture à laquelle toutes ses lettres de noblesses ont été données.
Mais, a-t-on coutume de dire, un malheur ne venant jamais seul, la Côte d’Ivoire prise au piège des règles de bonne gouvernance et d’honnêteté dans la gestion des finances publiques, donne l’impression d’avoir oublié l’essentiel, en ce début du deuxième trimestre de l’année 2008 : les élections. Lors d’un récent point de presse, la Primature est apparue quelque peu irritée ne manquant pas de tirer la sonnette d’alarme : « la difficile mobilisation des fonds risque d’entrainer de graves retards sur tous les programmes essentiels de sortie de crise. La date du 30 novembre est dramatiquement menacée », a-t-elle déclaré en cette phase cruciale de processus de paix, marquée notamment par le recrutement du personnel chargé du recensement électoral.
Et pourtant, des signes d’apaisement avaient été donnés par la générosité dans l’effort du Premier ministre, qui, après avoir plaidé auprès de la Conférence islamique à Dakar le 12 mars 2008, a du effectuer dans les pays du Golfe et de l’Union Européenne à Bruxelles, des missions. Le financement des élections est devenu, depuis quelques mois, le leitmotiv omniprésent dans la quasi-totalité des discours du l’arbitre de la Transition. Guillaume Soro n’a de cesse de rappeler à la communauté internationale l’urgence de la situation et la nécessité, pour elle, de mettre la main à la poche. Evidemment, certaines oreilles, comme celles de la France, de l’Union Africaine ont été attentives au cri de cœur du Premier ministre en donnant ça et là, quelques centaines de millions de francs CFA. Une goutte d’eau dans la mer du processus électoral, vu l’étendue des défis à relever.
Mais, les Ivoiriens semble-t-il, ne donnent pas eux-mêmes assez d’arguments et de signes positifs pour que les partenaires au développement, les Puissances occidentales et les institutions de financement les aident à sortir de la nasse. Au moment où l’on s’attend à ce que le processus de regroupement aille à son terme chez les ex-rebelles, ce sont plutôt les affrontements, les actes de pillage qui meublent leur quotidien.
Notre pays, nous le rappelions, se donne en spectacle depuis quelques semaines. Montrant aux institutions internationales, le peu de crédit qui reste à notre Exécutif, notre Parlement et notre Justice. Comment, en effet, se pencher sur le sort d’un pays dont les dirigeants ont couvert sinon laissé courir pendant huit ans, d’énormes détournements dans la filière café-cacao portant sur près de six cent milliards de francs CFA ? Comment aider à faire face aux difficultés d’un pays quand celui-ci découvre de jour en jour, d’énormes potentialités pétrolières, mais fait preuve, là- encore, d’une gestion opaque de cette ressource partagée entre un clan au palais présidentiel ? Comment est-il possible de convaincre les bailleurs de fonds lorsque, à quatre mois des élections, on donne l’impression de vouloir provoquer une nouvelle crise en voulant former un nouveau gouvernement excluant les acteurs clés du processus ? Le Premier ministre Guillaume Soro doit prendre la pleine mesure de ses responsabilités et ne pas partager son énergie. Moraliser la vie publique, imposer une nouvelle façon de gouverner, cela ne peut se faire en quatre mois, concomitamment avec la préparation des élections. Laurent Gbagbo a des visées différentes de l’objectif que l’ensemble de la communauté internationale entend des Ivoiriens. Les élections sont donc l’objectif à atteindre. Car, par elles, passe le réveil des Ivoiriens et de ce réveil, viendra le sursaut de la Côte d’Ivoire. Si le calendrier électoral n’est pas tenu, c’est l’avenir de notre pays qui risque d’être dramatiquement compromis. Pour longtemps encore
PAR CHARLES SANGA